Bruno Ceccobelli
Quelques mots sur son oeuvre

Tantôt l’ovale d’une face, tantôt une silhouette de torse ou de hanches, un début de bras, une courbe d’yeux ou l’amorce d’un entrejambe, et cela dans un bon demi-mètre carré, calé en hauteur, c’est-à-dire de quoi faire pièce, pour qui se place devant, à la masse qu’il ressent de son propre corps : on pourra regarder les œuvres récentes de Bruno Ceccobelli comme des figures, sinon même des portraits. Et à y regarder de plus près, les morceaux de chemises appliqués en surface, de tricots maculés, de chaussures décousues, comme aussi les sourds damassés qui fleurissent, en fonds, ne nous détourneront pas de cette première impression d’y être invités au colloque entre soi, dans un espace intime et clos, une coquille chaleureuse et protectrice. Appeler le spectateur à l’intérieur du tableau ou de la feuille, pour le porter en une situation nouvelle, n’est-ce pas en effet l’enjeu de ces ready-mades retouchés auxquels recourt l’artiste, que leur abord familier et un début de métamorphose disposent à toutes les alliances, à tous les voisinages ? L’à-plat japonisant – comme façade – et le collage – comme parodie – contribuent à la même continuité d’échelle où la question de la représentation perd son objet. L’empreinte majeure ici, ce n’est pourtant pas notre regard qui la creuse, en quête de quelque anfractuosité où s’arrimer, mais la symétrie régulièrement respectée, suivant une ligne verticale qui divise chaque composition ou presque en deux parties égales, où les contours, les couleurs et les matières se répondent en miroir, se font écho ou contraste. Et il y a dans ce repli et dans son expression mécanique tout autre chose qu’un instrument de séduction et d’enfermement : un principe d’expansion. L’œuvre devient le centre, ou le cœur, d’un plus vaste système ouvert sur l’extérieur, et se configure en une espèce de matrice ou de moteur, dont un œuf (La Finestra in spirito), la double trompe d’un vase (Santa Coppa di sopra) ou encore les six lobes d’un utérus épanoui (Regina di fiori) signalent la féconde promesse. Le motif de la naissance et de la multiplication, ou à tout le moins de la croissance, si dominant, conduit du reste à ménager ici une possibilité allégorique et symbolique : “ La plupart des artistes du XXe siècle ont clairement déclaré ou théorisé qu’ils peignaient à dessein d’établir un rapport avec l’absolu ”, indique Ceccobelli dans son Tempo senza tempo della pittura paru en 2005 (De Luca), en s’appuyant sur les divers exemples de Kandinsky, de Malevitch et de Mondrian, tous prédicateurs ou au moins philosophes – et d’observer que, n’en déplaise à l’Église catholique, les musées ont d’ores et déjà attiré à eux nombre des adeptes de “ l’expression messianique d’aujourd’hui ”. Dès lors le nabi pop du début, attaché à l’immédiate et littérale poésie des objets, vire au religieux, entre voyant et magicien. Posture qui ouvre l’artiste aux sollicitations immédiates du monde contemporain comme à celles, permanentes et multiples, de l’histoire de l’art, dans un brassage aussi continuel et régulier que le retour des saisons, bariolé comme l’été, régénérant comme l’hiver : sur la lancée de l’expérience romaine des années 1980 et du grand atelier de la fabrique Cerere, via degli Ausoni, Ceccobelli est désormais retourné vivre à Todi, où il a vu le jour il y a cinquante-quatre ans, et trouve dans les polyptyques de l’Ombrie médiévale comme dans la poésie de Jacopone la quête d’un mystère physique des choses, proche de celle qu’il poursuit. Reste à déchiffrer le rébus des images, des formes, des matières. Car, et c’est là à mon sens un de leurs premiers charmes, l’évidence du schéma constructif ne compromet en rien, dans les peintures, collages et assemblages de Ceccobelli, cette saveur locale qui résulte de l’artisanale confection, autorisant une visite pas à pas, comme devant des mosaïques dont on détaillerait les tesselles jointes, comme devant des tissages dont on remonterait les fils croisés. Ainsi ces minces colonnettes tramées en bordure de serviettes blanches, désignant la muette limite de quelque temple où repose, au fond d’une urne, une tête coupée (In Vasato). Ainsi ce tremblement de moire à la surface d’un petit globe, le même qui rayonne entre deux tiges terminées en visages (Abbracci Distesi).Ainsi ces barbes inégales, en bordure de papiers déchirés et collés face à face, qui jettent des raies de lumière, qui mettent une épaisseur dans l’espace désert qui les sépare (Nascere Dentro). Les titres, attribués selon l’humeur au départ, en cours d’exécution ou une fois finie chaque pièce, ne visent pas à en ramasser de façon homogène la signification, mais ajoutent une facette au prisme de leur lecture. Une marque de pied, contre la lueur moutonnante d’un nuage percé, traversé de tapis céleste : La Strada della seta. Le pendule d’un pas, sous la mémoire d’une nature en herbier : Mia Madre. Un bulbe frémissant, serti dans l’échancrure de pétales ciselés, et couronné du disque blanc d’une auréole : Fiori di Silete. * Jérôme Picon - Bruno Ceccobelli ; Paris, XXIe siècle éditions ; octobre 2006
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