Gianni Dessi
Quelques mots sur son oeuvre

L’œuvre de Gianni Dessi pose le problème de la centralité de l’abstraction; celle-ci est entendue non pas comme simple déclinaison de formes reconnaissables, mais comme une anthologie de réflexions qui, en partant du postulat d’une utilisation historique du matériel pictural, se doit de recréer le sentiment d’une multiplication de plans visibles. Tout dans sa peinture se joue en termes de lumières et de couleurs; l’utilisation de tonalités acides ou chaudes, la pâte rugueuse et le rayonnement sensuel émanant des tableaux, l’utilisation de matériaux hétéroclites qui organisent la surface, font de Dessi un adepte de la beauté libre, ou le concept n’est pas défini comme un a priori mais comme le résultat d’un dialogue intérieur allant de l’artiste au spectateur. Ainsi le réel est-il oblitéré pour laisser la place à un signe interrogatif; ce signe doit se soumettre à une lecture sortant de tout caractère anecdotique et discursif de l’œuvre pour se réaliser dans la plénitude d’une beauté pure, à la fois visible et inimaginable. 1 Caractère visible de l’œuvre Le caractère visible dans la peinture est le lieu de re-connaissance du postulat plastique; dans le cas de l’œuvre de Gianni Dessi, ce postulat se nourrit de formes élémentaires, et plus particulièrement de l’ovale qui est à l’origine d’une construction dont le point départ se trouve au centre. Après de nombreuses pauses et la création de plans multiples, cette construction atteint la périphérie de l’œuvre pour enfin investir le cadre. Le cheminement vers l’extérieur de la surface n’est pas toujours souligné, et même parfois il se dilue dans la pâte picturale en un halo évanescent, jusqu’à atteindre ses extrêmes limites, où le centre se renforce en un jeu de renvois entre l’extérieur et l’intérieur de la surface bi-dimensionelle. L’ovale est autre chose qu’une simple forme, il est ce qui pour l’artiste désigne l’espace intérieur ; il est l’œil et le visage, la forme qui reçoit toute expérience afin de la transformer et de la re-proposer; elle n’est pas seulement le centre de la surface du tableau, mais représente aussi la centralité d’une culture humaniste.1 L’ovale est le lieu de tous les débats, il est la réaffirmation de la présence de l’homme et de son devenir, une croyance dotée d’une confiance illimitée dans les possibilités de la nature humaine. 2 L’inimaginable Par inimaginable nous entendons tout ce dont nous n’avons pas d’idées définies; nous avons tendance à appliquer ce qualificatif à tout ce qui nous étonne, nous déroute et provoque en nous la prise de conscience d’une présence instable. C’est exactement le sentiment que nous éprouvons devant une peinture de Gianni Dessi car elle ne nous parle pas avec notre langage habituel; elle se situe à mi-chemin entre l’adresse verbale , déroutante et ludique, et la multiplication de plans plastiques (toile, cadre, mur, miroir, etc.). La confluence des deux a le pouvoir de produire aisément une multiplication de sens, donc une œuvre polysémique qui réduit à néant la représentation d’un sujet défini. C’est pourquoi nous pouvons dire que la peinture de cet artiste est anti-iconographique; sa nature est d’aller au-delà de l’étude d’un sujet quelconque pour aborder l’essence même de l’homme et le replacer ainsi au centre de l’univers. 3 Le centre Absence et présence du centre, détourage de l’ovale, contenu qui se révèle contenant, centre excentré, fausse rigidité du centre qui suggère à l’œil de se déporter ailleurs, vers sa complémentarité, vers les matériaux utilisés, vers le non-dit du tableau, vers l’inaccessible. Pour Gianni Dessi il eût été plus facile de délimiter le centre avec un cercle (forme parfaite par excellence), mais ce choix aurait pu condamner la dynamique du tableau et forclore ainsi le débat autour de la prééminence du centre. La convergence se fait non pas grâce à cette forme excellente mais grâce à l’appel sensuel de l’ovale. L’utilisation du cercle aurait happé le regard vers le centre du tableau, elle l’aurait enchaîné à une lisibilité première de la forme, et transporté vers le centre grâce à la force centrifuge produite par le cercle. Tout aurait été disposé pour sublimer la recherche du “divin” si ce mouvement centrifuge n’avait pas été interrompu par cette forme oblongue qui nous permet de nous excentrer et de donner leur juste valeur aux éléments qui lui servent de corollaire. Encore une fois l’homme se revoit dans le miroir (souvent, il est vrai, attaqué par la peinture), ou bien dans ce rond (l’œil) contenu dans le miroir et qui est aussi un miroir ( ne dit-on pas que c’est dans l’iris de l’œil qu’ on lit la vie de l’Homme ? ). 4 cadre et débordement Loin de vouloir s’enfermer à l’intérieur de structures rigides, et de provoquer une compulsion de répétition, la peinture de Dessi s’est toujours donnée les moyens de se mettre en relation avec l’espace environnant. Elle ne se répète pas, toujours disposée à regarder au-delà de l’immédiateté du visible pour se conforter dans le besoin de nouvelles expériences (au cours desquelles l’exploration timide mais certaine donne les moyens du changement). S’il est vrai que la création d’une œuvre globale passe par l’interaction entre l’artiste, le spectateur et l’espace qui les reçoit, il est vrai aussi que cette définition est assez récente, et la peinture de Gianni Dessi s’est donné les moyens pour se confronter à cette dernière mais sans pour autant céder à la flatterie de la composition. En peinture, le support de l’œuvre est très souvent le mur; il oblige l’artiste à une planéité de l’image, ou bien de créer une troisième dimension, la perspective, qui dans tous les cas sera picturale. Gianni Dessi résout, à sa façon, le problème de la troisième dimension par plusieurs solutions : 1) provoquer une liaison entre le mur et la toile grâce à une ouverture pratiquée dans cette dernière; la découpe donne à l’œil une perspective non picturale, le résultat de ce procédé est le fruit d’un jeu de fuites linéaires. L’œuvre se révolte contre le cadre bi-dimensionel classique en le provoquant dans sa profondeur, elle déborde dans la troisième dimension; “la peinture” devient objet pictural. 2) le véritable cadre de l’œuvre, celui qui, ce dernier siècle, a été le lieu de tous les débats, réapparaît dans la peinture de Dessi; mais il n’est pas un simple souvenir de l’objet de mise en valeur de l’œuvre, l’habillage de la peinture; il participe de façon pressante à la constitution de l’œuvre. Par le choix de sa nature, qu’il soit en bois brut ou bien travaillé, décoré, il impose les dimensions métriques de l’œuvre, sa forme et sa nature obligeront l’artiste à se poser certaines contraintes quant à l’approche à avoir. C’est ainsi que des cadres de récupération, travaillés, auront tendance plutôt à être utilisés pour contenir des œuvres sur papier ou des verres peints. Ils en sont le support et le contenant, mais aussi imposent par leurs qualités physiques des contraintes calculées à la réalisation de l’oeuvre. Par compénétration ces cadres participent au tableau en créant une aire de repos entre le mur et la peinture. L’artiste tient compte de toutes les variantes et contraintes qui peuvent résulter de cette façon de travailler; c’est pourquoi chaque œuvre se développe individuellement, mais, au moment de la montrer, elle se met en relation avec les lieux qui la reçoivent. C’est ainsi que des tableaux conçus dans l’atelier acquièrent une force différente lorsqu’ils sont déplacés à l’intérieur de structures muséales; celles-ci ont le don de l’anonymat, mais permettent une grande liberté quant à leurs utilisations. De cette façon l’espace qui accueille les œuvres de Gianni Dessi est obligé de se confronter non seulement a des plans multiples mais aussi avec des solutions multiples et variables qui ont le pouvoir d’engager le spectateur à se poser devant les tableaux de façon toujours différente. * Aniello Placido
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