Piero Pizzi Cannella
Quelques mots sur son oeuvre

Piero Pizzi Cannella est l’un des artistes les plus représentatifs et singuliers d’une génération qui, au-delà des modes dictées par les critiques, a su imposer une vision renouvelée de la peinture, et de son objet, au cours des années quatre-vingts. Son œuvre a été, depuis son début, le résultat d’une passion pour la peinture et la volonté de vouloir transmettre, par le biais d’une stratification des pigments sur la surface classique, son besoin de connaissance. Ce dernier est à la fois la représentation toujours en équilibre d’une image faite du souvenir que l’artiste a de sa culture, et du langage pictural qui lui est propre, seul médium possible pour concrétiser ce qui se révèle à ses yeux. Entre poétique romantique et naturalisme sa peinture a su, depuis toujours, préserver une place pour que le spectateur ait les moyens de se confronter non pas à des référents cultivés (dans le sens où l’on peut cultiver sa propre culture), mais aux plaisirs même qui sourdent de la pâte dense de la peinture. Elle est matière, mémoire, et en même temps elle se libère pour définir un espace caché par lequel l’artiste tient à souligner l’importance de ce qui (en ouvrant la fenêtre) se présente a ses yeux, l’harmonie entre «l’objet» et son âme. Un paradoxe naît de la confrontation entre mémoire, liberté du geste et matière. Ils concourent à définir un espace fait de vides et de pleins, où les vides contiennent calme et oubli, et où les pleins sont rythmés par des jeux de formes sans utilité apparente. Cependant le jeu de forme se transforme en jeu de force : tensions extrêmes des persiennes ou des fers battus tirés dans la peinture comme des fils, presque à vouloir définir des espaces géométriques, brisés par les fuites en avant des pointes de fer forgé. Ou bien encore, la brillante lumière des nuits, romaines ou autres, dans lesquelles de petits éclairs circulaires nous rapprochent du souvenir que nous pouvons avoir du bonheur et de la sérénité; apparition fantasmatique d’une chaise qui a perdu le poids spécifique du matériau qui la compose, subtilité d’une image par trop connue et d’une aspiration au silence. Yves Peyré, dans une présentation de l’artiste, écrit : «A regarder la peinture de Pizzi Cannella, on voit affleurer sur la toile des présences, on scrute les rudiments d’une matière très dense, on est frappé par la lumière.» C’est ce qui fait peindre Pizzi Cannella; le bonheur de redonner, sur la surface de la toile, la présence de ce qui l’entoure, la vacuité d’un geste qui ne détermine pas autre chose que le plaisir de peindre. La matière qui est participe aussi d’un vide absolu, ne va pas sans nous rappeler le regard que l’artiste porte sur sa ville, Rome. Sur une photographie qu’il m’a été donné de voir, l’artiste assis sur le rebord de la fenêtre appréhende de tout son regard l’immensité de l’histoire et de la culture d’une ville millénaire; les yeux se posent sur une brume qui masque sans l’effacer, en la mettant seulement à distance, une des premières sources de sa passion pour la peinture. Néanmoins l’artiste ne veut pas rentrer dans le jeu de la citation, Rome n’est pas dans l’attente d’être glorifiée, elle donne sa mémoire afin qu’on puisse parler d’elle avec sensibilité, poésie, et définir ainsi le rapport privilégié que les artistes peuvent avoir avec elle. Les objets de Pizzi Cannella, depuis le début de son expérience picturale, ont toujours un je ne sais quoi de mystérieux, de caché; ils vont de pair avec la matière utilisée pour définir son espace plastique. Cette matière se dépose par couches successives pour rendre au mieux un sentiment d’insécurité et de déséquilibre entre le fond (véritable objet d’investigation plastique) et la forme, qui ne sert que d’alibi, afin de mieux conforter une certaine transcendance de la peinture. Nous nous trouvons ainsi à l’intérieur d’un monde volatil dans lequel les objets qui y sont contenus semblent vouloir dicter une variation sémantique quant à la nature de leur «présence». Le signe que nous leur connaissons, et qui les désigne, devient caduc. Les objets acquièrent une existence magnifiée; ils participent aux fondements d’un langage unique, le langage qui relie Pizzi Cannella aux spectateurs. Ces objets ne répondent plus aux noms que nous leur avons donnés, ils confèrent une nouvelle dimension aux acceptions classiques du dictionnaire. Les robes, les chaises, les vases en ombres chinoises, les fers forgés et, plus dernièrement, les lézards les coquillages les fleurs , ainsi que les persiennes romaines, participent à l’unisson à la dynamique de la peinture de Pizzi Cannella. Ils soulignent le besoin de dualité entre l’espace et ce qu’il contient. L’artiste ne fait que changer «l’objet» pour, enfin, mieux définir son sujet pictural. Ainsi, des premières toiles figuratives du début des années quatre-vingts il a su passer, par une sorte d’allusion à l’objet celé dans la matière, à un langage pictural qui suggère sans dire, un silence qui nous écrase de sa présence. L’utilisation d’une palette de couleurs assez restreinte ne fait que marquer ce silence. Les contrastes faits de rouges et de noirs ont été pendant longtemps le vocabulaire pictural de Pizzi Cannella, interrompu, par moments, par l’introduction tonnante et contrastée de blancs et de couleurs de terre. Aujourd’hui ses toiles se présentent avec une dimension nouvelle; les lézards se disposent sur une matière qui nous rappelle les espaces ensoleillés et arides des étés de la campagne romaine; ils semblent provoquer un tourbillon à l’intérieur d’une matière magmatique, nous provoquer et nous inciter à la chasse. Cette matière, et la composition de ces tableaux, donnent la même sensation de vitesse que celle que nous relevons chez un lézard en fuite. Elle tourbillonne en créant une farandole de lumière faite de jus et vernis utilisés dans les mélanges des pigments. Ces dernières œuvres sont-elles synonymes d’un retour à une mémoire malgré tout pas trop ancienne, ou bien moment de repos et d’ouverture vers une perspective d’un dynamisme plus accentué de son espace pictural? D’autres éléments figuratifs viennent s’ajouter au vocabulaire plastique de Pizzi Cannella, tels par exemple les coquillages et les fleurs. Les coquillages, qui semblent avoir été ramassés au cours de promenades, semblent voguer dans un espace indéterminé presque à vouloir nous donner le rythme d’une danse sensuelle, résultat d’un geste qui tend à fermer la forme pour contenir sa beauté. Les feuillages et les fleurs sont aussi partie prenante de ce sentiment, les branchages et les feuilles s’offrent le luxe de se mêler aux objets déjà connus de Pizzi Cannella. Ainsi dans un tableau récent, qui a pour titre «Fiori di Rocca» (Fleurs de rocaille), la matière picturale fait affleurer sur la surface les vases, dont nous connaissons la nature, qui par un jeu de transparences et de renvois produisent une séquence sans mouvement. L’absence de ce dernier est palliée par la superposition de fleurs tracées au charbon à même l’huile, ce qui donne à l’œil une vue en plans successifs contenant aussi bien la nature, la mémoire et la douceur de la peinture de l’artiste. Piero Pizzi Cannella nous propose de nous mettre au diapason avec la culture et la nature parce qu’elles contiennent ce qui, pour lui, peut être fondamental dans l’existence du monde, à savoir une forte dose de poésie romantique et de naturalisme exacerbé. Après tout, il s’est exclamé à plusieurs occasions : «... je peins beaucoup parce que j’aime la peinture»! * Aniello Placido - Octobre 94
   PLUGGED creations ©